Category Archives: Ladakh – Juillet 2011

Camping chez les nomades et piégés dans la boue

Vallée du Karakoram, Juillet 2011

Durant ces derniers jours de camping quasi-sauvage, à 130 km de la frontière chinoise, il m’est arrivé de me demander si j’étais en Mongolie, dans les steppes russes, au Sahara ou dans le sud-ouest américain, tant les paysages se succèdent de façon inattendue.  À  4 500 et quelques mètres d’altitude, au pied de la chaîne du Karakoram, des déserts de sable et de roc, comme des plages échouées au flanc des montagnes, puis une autre montagne incongrûment capitonnée d’un pelage vert, aussi épais qu’un velours précieux; ou toute de marbre rouge, chamarré de courants émeraude et piqué d’or, évoquant, dans toute sa baroque splendeur celle d’un palais vénitien…Puis le soleil frappe et, du coup, blanchit et efface tout comme une tempête de sable dans Venise la rouge… 

Vallée de la Nubra au pied de la chaîne du Karakoram

Quand l’ocre reprend ses droits, c’est le décor de western du sud-ouest américain avec ses canyons qui succède à celui de Venise.  Au fond des vallées, des plaques vertes ou dorées, éparses d’abord, finissent par se rassembler en une tapisserie tissée de champs d’orge, de blé ou de moutarde qui, peu à peu, envahissent tout le paysage.  De temps en temps, un peu trop souvent à mon goût, un ” weak bridge” nous invite à le traverser – “un véhicule à la fois” – au-dessus des eaux tourbillonnantes de l’Indus, du Zanskar ou d’un de leurs affluents. 

''Weak Bridge''

Et toujours à l’horizon, la masse éblouissante des glaciers et des ruisseaux étincelants qui descendent en rigoles depuis les hauts sommets.

C’est dans ce décor qu’on bivouaquera pendant trois nuits, dans un désert brûlant de jour et glacial de nuit, parmi les nomades de la région de Korzok, leurs yaks, leurs moutons et leurs chèvres pashmina.  Korzok est le plus haut village isolé au monde – et sans doute le plus puant aussi, ses maisons de briques de boue à toit plat semblent dater de l’époque du Christ.  À la recherche d’un lointain lac salé d’un bleu profond, aux berges blanches de sel, j’ai marché près de deux kilomètres dans le désert, croisant des troupeaux de chevaux sauvages et me demandant si le lac, toujours aussi lointain, n’était pas un mirage. 

Le lac de Tso Kiagar que je n'aurai jamais vu!

C’est à regret que j’ai dû rebrousser chemin: à 4 000 m d’altitude, on a le souffle court.   On me dira que le lac était bien réel, il m’aurait fallu persister.

Mais quel plaisir que de se brosser les dents dans le ruisseau, de faire pipi dans un seau, de se blottir sous quatre édredons et de s’endormir, bercés par les harmonies vocales des chiens et les hurlements du vent qui menace d’emporter la tente.
À 6:00, thé au beurre de yak au réveil (beurk!), puis yoga au bord du lac, bien emmitouflés (gants, bonnets, mitaines) malgré le soleil qui essaie lui aussi de se réchauffer.  L’instructrice de yoga fait peine à voir, l’altitude ne lui réussit pas et ça tousse et mouche en choeur; dans ce paradis désertique, on se croirait dans la salle d’attente de l’urgence…

Au départ, j’attache au poignet  d’une femme nomade, qui m’accueille dans sa tente en laine de yak, mon petit bracelet de “mostazilla”. 

Nomades Changpas

Autour d’elle se pressent trois enfants crasseux, tandis que le petit de deux ans essaie de téter son sein desséché.  On distribue chocolat et jouets parmi les enfants qui se les partagent sans querelle, ni bousculade.

Nous passons aujourd’hui du Ladakh à l’Himachal Pradesh, en escalade jusqu’au col de Baralacha, à 5000 m d’altitude.  Au sommet des cols, la coutume veut qu’on fasse un souhait sur un drapeau de prière, puis qu’on l’accroche au sommet parmi des centaines d’autre. 

Drapeaux de prière au Col du Baralacha

Sur le sol de pierrailles, au pied du glacier, un semis de petites fleurs violettes couvre le sol jusqu’à l’horizon.
Je ne suis pas trop sûre qu’on réussisse à s’enfoncer plus loin dans l’Himachal Pradesh, parce que nous sommes coincés depuis deux heures sur un chemin de corniche et que rien ne semble vouloir bouger.  Il pleut et un camion serait embourbé quelque part en contrebas.  Un Allemand, évoquant un glissement de terrain tente, sans grand succès, de mettre de l’ordre dans tout ca, mais personne ne l’écoute.  On n’est pas en Alllemagne, on est en Inde!

Embouteillage monstre au col du Rohtang

L’Himachal Pradesh, dit-on, ressemblerait à la Suisse, une Suisse un peu barbouillée, mais la Suisse tout de même, une Suisse à cru, ce qui me convient parfaitement car c’est ainsi que j’aime les choses: l’Occident offre trop de ” sauce” sur tout, les carottes sont trop cuites et tout sent vaguement le désinfectant.  Mais j’attendrai de sortir de ce bourbier avant de me faire une idée définitive.

L’attente durera quatre heures durant lesquelles on s’inquiétera de devoir passer la nuit dans les véhicules.  L’étroite route en lacets s’est transformée en une piste de boue dans laquelle certains s’enlisent jusqu’aux essieux.  On réussira finalement à se faufiler et à parcourir 40 kilomètres en se tassant au bord du précipice sur un chemin dont le bord est devenu glissant et susceptible de s’écrouler.  Émotions fortes!  Qui plus est, j’ai eu la mauvaise idée  – par dépit sans doute – d’acheter un épi de maïs à vache.  Je regarde le marchand prendre un morceau de citron dans ses doigts sales et en frotter l’épi.  Dur à s’en casser les dents ce truc, je le grignote en me demandant si c’est une bonne idée.  J’en jette la moitié et les heures qui suivent confirmeront que ce n’était en effet pas une très bonne idée.
Au bout du chemin nous attend un hôtel de luxe: eau chaude, baignoire, service aux chambres, buanderie.  Je ne sors plus de ma chambre, ni de mon grand lit jusqu’à demain et que personne ne se risque à me réveiller avant 8:00.  Je cuve mon épi de maïs!

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Au festival d’Hemis

Hemis, 11 juillet 2011

N’ayant que peu de temps pour écrire, pour saisir les scènes et images qui défilent à un rythme effréné, un peu trop effréné à mon goût d’ailleurs, me  manquent ces conversations et dîners en tête-à-tête avec moi-même qui me permettent le soir de me les remémorer et de les savourer, en tentant de me faire mes propres “photos”, mes propres “cartes postales”. 
Aujourd’hui, dimanche 10 juillet, Hemis célèbre la fête de Tse-Chu pour commémorer la fondation de son monastère au 17e siècle.
Blotti au creux d’un cirque de rochers terreux et torturés, le monastère d’Hemis, le plus beau du Ladakh, est aussi le siège de la capitale bouddhiste de la région.  Le monastère a pavoisé pour la fête et le petit peuple, comme les lamas venus de tout le Ladakh, ont revêtu leurs plus beaux atours.   Dans leurs tuniques rouge sombre, ils défilent dans la cour d’honneur, déployant des tapis sur les pavés, s’enveloppant de soie safranée et coiffant le bonnet à crête.  Ce sont les musiciens: cymbales stridents à la limite du supportable, tambours et trompettes rituelles de deux mètres de long, rappelant vaguement de son et d’aspect le diggeridoo australien.  La musique a de quoi vous déchirer les tympans, mais elle n’est pas destinée aux touristes, pas plus que les danses des lamas.

Moines musiciens

Le Drukpa Rimpoche, le chef spirituel du Ladakh, siège sur un trône.  On ne voit pas ses traits à l’autre extrémité de la cour, du côté ombragé comme à la corrida, mais il sourit depuis des milliers d’affiches postées dans chaque magasin, chaque autobus et chaque monastère et ses traits sont familiers à tous.  Il est plutôt bel homme d’ailleurs.  Les notables l’encadrent et les plus illustres ont pris place au milieu de la cour, au pied du grand mât.  Leur petit groupe se hérisse de couvre-chef variés: bonnets pointus, crêtes et hautes coiffes traditionnelles ladhaki aux rebords antérieurs retroussés en deux cornes.  Parmi eux, un moine arbore un curieux chapeau à l’occidentale qui lui donne l’aspect comique et incongru d’un gitan tout droit sorti d’une gravure de Picasso.

Deux danseurs masqués de rouge, les bouffons, font leur apparition dans la cour.  Ils ont pour mission d’apeurer et de vaincre les démons.  Pas étonnant qu’ils aient déguerpi et que ce soit, entre autre, leur défaite qu’on célèbre aujourd’hui.
Une dizaine de moines danseurs, également masqués, leur succèdent.  Ils sont coiffés de vastes chapeaux noirs à large bord, surmontés d’une espèce de fleuron, emblème de protection; sur la poitrine de leurs tuniques chamarrée, une tête de mort!  Leur danse lentement tournoyante est lourde et cadencée, on dirait une farandole de mandarins chinois, un ballet surréaliste et pour nous incompréhensible.

Hémis - Danse des sorciers

Les voix graves des lamas, à la limite du chant de gorge, accompagne la danse des guerriers aux masques de cuivre qui livrent à des créatures fantastiques, tirées des légendes tibétaines, un combat acharné et ultimement victorieux.

Mais dans cette cour noyée de soleil et éclaboussée de taches mouvantes de couleur safran, turquoise, sang-de-boeuf, jade, cobalt et écarlate, se livre un autre combat.  Nous sommes aux premières loges: vue imprenable, sièges, ombrelles et rafraîchissements.  Mais à la frontière sud se pressent les Italiens, au nord les Français, comme il se doit.  Et ils ne sont pas contents, pas du tout imprégnés de la sérénité de l’occasion.  Les Italiens veulent nos sièges et essaient de se lancer dans une comparaison des prix payés à l’agence, laquelle permettrait de déterminer qui a droit aux sièges.  Au nord, les Français râlent et poussent, ils ont payé eux aussi et ils veulent s’infiltrer entre les rangs mais il s’agit d’un passage et ils n’auront pas plus de succès que les Italiens, car nos braves guides ladakhi veillent au grain et forment un cordon infranchissable.  On a du piston: notre Sangrup est bon ami des moines et son frère est lama…

Bon, voilà l’électricité qui vient de lâcher une fois de plus…Le moment est plus ou moins opportun, c’est le dernier soir d’électricité avant de joindre le camp nomade et les tentes.  Il y a de fortes chances que le message ne parte pas de sitôt, mais bon, c’est l’Inde.

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Dans la vallée de l’Indus

Leh, 7 juillet 2011

Que personne ne s’inquiète, je n’ai nullement l’intention de vous accabler d’épîtres quotidiens: 1- Je n’en aurai pas le temps  2. Il n’y a pas d’électricité, sauf entre 19:30 et 11:00, donc pas d’Internet.  3. J’ai oublié la fiche pour recharger mon iPad et si je ne trouve pas une solution rapide au problème, le joujou sera bientôt complètement à plat.

L’air de Leh, à 3 500 m. d’altitude dans la chaîne himalayenne, se prend comme une coupe de champagne: frais, limpide, pétillant et légèrement enivrant. À un point tel que toutes ces bulles en mettent plus d’un sur le dos, comme une bonne gueule de bois: nausées, maux de tête, étourdissements, désorientation. Je tiens le coup. Je me suis sentie chez moi dès l’atterrissage à l’aéroport Indira Gandhi de Delhi et les aboiements des chiens, petite musique de nuit de l’Inde et du tiers-monde en général, ont bercé mon sommeil, quoique certains aient confessé l’envie de descendre quelques-unes de ces braves bêtes, sinon toutes.

Je me sens chez moi dans ces hautes terres du Ladakh, le long de la vallée de l’Indus, menant de Leh au monastère de Chemrey. Tout le long du chemin, la population d’origine mongole, des femmes surtout, emmaillotées de vastes robes couleur de terre et coiffées d’un fichu de babushka, d’un bonnet ou d’un ruban, qui jettent sur l’ensemble plutôt austère un éclat de rouge ou d’orangé, saluts de la main au passage. Leur large sourire, omniprésent, s’ouvre sur des dentitions impeccables. Elles sont belles avec leurs longues tresses de Mongoles.  On me dit d’ailleurs que tout: culture, désert, paysages, ressemble à s’y méprendre à ce qu’on trouve en Mongolie. Les eaux turbulentes de l’Indus creusent leur lit entre les contreforts désertiques de l’Himalaya. De l’eau de l’Indus aux pics rocailleux, sculptés comme des forêts de conifères minérales, tout se dégrade en teintes allant du taupe au chocolat au lait, avec l’interruption occasionnelle de stries couleur lie-de-vin et des plus hauts pics enneigés, sur lesquels le soleil étincèle. En bordure de route, un semis de stupas dilapidés, de brûleurs à encens et de caveaux à légumes – parce qu’il y a des légumes! Bâtis de briques pétries à même le sol, ils se confondent avec lui. Les drapeaux de prière multicolores battent au vent. Çà et là, une oasis d’un vert intense, planté d’orge, de blé, de saules, de peupliers, de pommiers er d’abricotiers aux fruits encore verts eux aussi. Dans les jardins, au milieu des roses trémières et des hémérocalles, se dressent les invitantes maisons ladakhi, en briques de torchis blanchies à la chaux et aux larges fenêtres à petits carreaux que surplombent de jolies corniches sculptées, souvent peintes en rouge. Sur les toits plats des coquets pavillons, les bottes de foin entreposées pour le bétail donnent l’illusion de toits de chaume. Hors des oasis, la route serpente à flanc de falaise dans un épais nuage de poussière au fur et à mesure qu’on s’éloigne en grimpant de la rivière et qu’on croise de plus en plus d’énormes camions auxquels il faut céder le passage, parqués à quelques centimètres du précipice.  Les ponts que l’on rencontre nous avertissent: weak bridge, passez à vos risques et périls! Le paysage commence à ressembler à la surface de la lune. Et ceux qui se souviennent de mes vaines promesses de l’an dernier de me tenir désormais éloignée des montagnes, surtout s’il faut les grimper auront du mal à comprendre que j’aie voulu venir au Ladakh, pour y faire du trekking et m’astreindre à tous les inconforts que ça implique. Hier: 11 km de montagne désertique, à environ 3 500 m d’altitude. Les meilleurs moments sont les moments d’arrêt à l’ombre des églantiers sauvages et la contemplation du paysage grandiose puisqu’on a plutôt tendance à comtempler ses bottines sur les chemins étroits et escarpés: silence et solitude, denrées rares et précieuses. L’altitude a dû m’affecter l’esprit car je me suis mise à mâchouiller avec délices des pétales d’églantiers. Je me suis dit qu’on ne m’y reprendrait plus, aucune velléité du genre Laurence d’Arabie ou Sir Edmund Hilary. Rentrée au “camp”: un bon seau d’eau pour se laver et les cuisiniers se sont dépassés. C’est sûr qu’ils ont été formés à la brittanique, on se croirait au mess de l’armée (et pas celui des officiers): canned beans, fried potatoes, soupe en sachets, Spam (!!!) et des pâtes bien molles. Dès qu’ils ont pris le relais, leur soupe en sachet empoisonnée au MSG m’a pratiquement envoyée dans le coma pendant 24 heures: fièvre, maux de tête, nausée et incapacité de faire quoique ce soir d’autre que de dormir. Éviter la plupart des plats qu’on nous sert, surtout la soupe et ça devrait aller. Bon, après tout, je pense que je vais retourner à la montagne aujourd’hui. Ça devrait être plus facile…

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