Les petits pépins continuent … mais la vie est belle

Mardi 2 août.

Pour rattraper le retard pris, il y a trois jours, sur la bétaillère flottante du nom d’Eduardo X, nous avons décidé de faire en vedette rapide le second tronçon (entre Iquitos et la triple frontière Pérou/Colombie/Brésil) de notre périple qui en compte sept.
L’idée est de faire, aujourd’hui, 330 km sur l’eau jusqu’au dernier port péruvien (Santa Rosa), d’y arriver avant que la douane ne ferme pour y faire les formalités de sortie du Pérou, puis de traverser le fleuve pour passer en  Colombie et dormir dans la petite ville de Leticia, qu’on imagine plus sympa.

Cela commence “normalement”, c’est à dire avec 45 minutes de retard. A 06h45, notre lancha appareille donc du ponton 3 de Puerto Napo, le port civil d’Iquitos. Aucune explication ne nous ayant été donnée, je pense que nous avons attendu les trois retardataires (qui ont raté le bateau).

transturismo
Heureusement, nous n’avons pas suivi les recommandations de l’agence Trans Turismo Amazonas Express qui insistait pour que nous embarquions à 05h…
Nous retrouvons les deux jeunes Françaises qui, depuis Yurimaguas, me présentent comme leur père pour ne pas être importunées par les jeunes Péruviens entreprenants.
La vedette est une embarcation basse sur l’eau, très fine 2,8m) et très longue (33m) , avec deux lignes d’arbres (ce détail aura plus tard de l’importance) pouvant emporter 50 passagers à la vitesse de 20 noeuds. Les gilets de sauvetage ressemblant furieusement à ceux de la Marine Nationale française des années 70, j’en déduis que notre “lancha” doit avoir une quarantaine d’années; la propreté des toilettes indiquerait plutôt une bonne soixantaine…

.rapido
Les passagers sont pour moitié des Péruviens, pour moitié des touristes avec leurs sacs à dos (des “backpackers” français et anglais, entre 20 et 40 ans… presque comme moi!).
Au bout de deux minutes, nous arrivons sur un lac qui n’en est pas un, mais est tout simplement la jonction avec le Río Napo et le début de l’Amazone.
Ce grand fleuve a, en effet  la particularité de changer plusieurs fois de nom et de ne pas avoir de source officiellement reconnue.
Si l’on considère que l’Amazone prend sa source dans les monts Mismi (dans les Andes au Sud Est de Lima), ce fleuve est alors le plus long au monde et, de très loin, le plus puissant.

La mer est Río Napo comme un miroir et le commandant à adopté une vitesse confortable (que j’estime à 18 noeuds soit 32km/h). Quand on met, comme moi, des boules Quies (de 3ème génération, svp) dans les oreilles, le voyage ressemble à un trajet en RER ou à la traversée Le Conquet-Ouessant par mer zéro, pour ceux qui connaissent. Sauf que le voyage est prévu durer environ 10 heures …

Par la suite, mon voisin péruvien m’apprend que le petit déjeuner, initialement prévu à 07h30, sera servi à 12h et s’appellera “déjeuner”. En fait, c’était une blague… Pour se faire pardonner, il me donne sa ration de bouillie lactée qu’il trouve infecte. Pour lui montrer qu’un Français n’a peur de rien, je l’accepte et l’avale devant lui. Je trouve même cela bon, mais tout le monde sait que je ne suis pas un critique gastronomique.
En revanche, je suis le seul passager assis sur un fauteuil dont le dossier n’est plus réglable. C’est bien mon jour de chance. C’est décidé, ce soir, en Colombie, si nous y arrivons… je vais aller jouer à la loteria colombiana.

Le spectacle n’est pas du tout monotone. La couleur de l’eau est d’un brun délicat virant au chocolat au lait et contraste bien avec le vert intense de la végétation sur les rives. Entre les deux, il y a en permanence ces bordures de rivière, inclinées à 45 degrés, hautes de 5 mètres et uniquement faites de boues (il n’y a pas un seul rocher).
Les arbres sont des palmiers, des cocotiers et surtout des papayers. Les berges étant en permanence rongées par le courant, très nombreux sont les arbres déjà tombés dans l’eau ou se préparant à tomber. Les troncs d’arbres morts sont donc nombreux sur l’eau et sur les rives.santa-rosa
Nous doublons souvent de toutes petites embarcations à moteur udont l’hélice est à fleur d’eau mais se situe deux mètres sur l’arrière du bateau ( comme au Vietnam). À bord, des pêcheurs ou une famille.
Sur les rives, les habitations sont en toit de palme et souvent regroupées en hameau de 4 ou 5 maisons. Pas d’électricité. C’est toujours très pauvre.
Il n’y a plus de rizières et on ne voit donc plus, sur les berges, les dizaines de hérons blancs que l’on pouvait apercevoir il y a quatre jours. La région étant pauvre, il n’y a aucune marina, aucun bateau de plaisance à voiles ou à moteur. Le fleuve est la principale voie de communication entre les régions pour les populations. Bizarrement, on ne voit aucune péniche  mais beaucoup de barges de transport de liquides inflammables.

08h45… Le bateau s’arrête. Nous venons, semble t il, de nous échouer (pour la troisième fois en trois jours). Le commandant joue avec ses moteurs. Bâbord avant 3 ; tribord arrière 3 ; la barre toute à droite et nous nous déséchouons lentement.
Après quelques hésitations (pour trouver un passage?), nous repartons mais le commandant, bizarrement, le fait à petite vitesse.
Puis, il quitte la rive Est bordée de bancs de sable et semble partir rejoindre et longer la rive Ouest, la plus abrupte, là où la profondeur de l’eau doit être la plus grande.
Erreur de ma part… Le commandant, tout simplement, accoste sur la berge. Nous ne nous sommes pas échoués mais avons un problème mécanique. Un matelot s’enfonce jusqu à mi cuisse dans la boue liquide pour arrimer le bateau à un tronc d’arbre ( il n’y a pas d’ancre à bord). Puis, ayant du souci avec une foutue claveta, deux mécaniciens attaquent, à grands coups de marteau, le démontage – semble-t-il – d’une ligne d’arbres. Nous avons – disent ils – un problème de fixation d’une hélice sur sa ligne d’arbres ( une goupille/clavette a dû sauter où se casser).

panne2

Nous repartons une demi-heure plus tard.
La vitesse semble être redevenue normale (18 noeuds environ) mais nous nous dirigeons une seconde fois vers la berge, sur le hameau d’Oran, pour réparer à nouveau. Le problème d’hélice sur la ligne d’arbres tribord est revenu. Pendant deux heures, par un mètre de fond, et dans de l’eau sale et boueuse, remplie de détritus (l’Amazone, dans cette région, est un véritable bouillon de culture où flottent des paquets de mousses sales) un vieux mécanicien va plonger (sans masque ..), boire plusieurs fois la tasse et repositionner la clavette de l’hélice. Un autre, dans l’eau jusqu’à la ceinture et aidé par des enfants qui sont dans les immondices flottants, tape comme un sourd sur un madrier avec une grosse masse. Il essaye de soulever l’arrière du bateau. A 11h30, nous repartons …. pour mieux revenir à Oran. La réparation n’a pas tenu. Une visite du hameau s’impose. Il y a quatre petites boutiques ou tout est vendu à la pièce : un clou, une vis, un pigment, une tablette de médicaments ( ils sont tous périmés de 2 ou 3 ans…). A 12h45, c’est gagné, nous repartons pour la troisième fois. Avec 4 heures de retard…oran

Magasin général – Oran
Vers 13h, le repas pour le huitième fois consécutive : un plat de riz, une demi patate, un pilon de poulet) est servi dans des barquettes douteuses. A ce moment et en moins de cinq minutes, le ciel se noircit et devient un ciel d’encre. Un énorme grain nous tombe dessus ; la visibilité tombe à 50 mètres. La mer se creuse rapidement. J’éclate de rire en voyant le barreur actionner son essuie-glace en tirant à la main sur une cordelette…un coup, deux coups…. Pendant trois longues minutes, le bateau navigue à forte vitesse dans une mer bien creusée (1,5 m). Ce n’est pas malin car cela fatigue énormément la structure du vieux bateau qui n’en a pas besoin. Le bateau, maintenant, saute en l’air et retombe violemment au lieu de glisser sur l’eau. On entend des cris  : un marin continue de servir des verres de coca qui finissent au plafond.
Et, ce qui devait arriver arriva : une vague fait rentrer un bon 200 litres d’eau par la porte avant, non étanche. Nos pieds et nos sacs à dos baignent maintenant dans l’eau. Le commandant stoppe presque. A ce moment précis, l’ambiance à bord a changé car tous les locaux ont enfilé leur brassière. Moi j’essaye de ne pas avoir les pieds mouillés et de ne pas être trempé par l’eau qui coule du sac à dos que je viens de suspendre devant mes genoux. Nous continuons à avancer mais à faible vitesse. L’unique aussière accrochée plage avant n’a pas été arrimée correctement par l’équipage ; elle est maintenant dans l’eau et longe le bateau en sautant  et en fouettant le bord. Aurait-elle été 10 m plus longue, elle passait dans une des deux hélices…
Je comprends mieux maintenant l’expression “marins d’eau douce”. Au bout d’un quart d’heure, le grain est passé. La mer s’est assagie. La visibilité est revenue. Nous re-naviguons à forte vitesse sur une mer plate. Les matelots nettoient les dégâts et épongent le sol.
Ils nous informent que nous devrions arriver A Santa Rosa vers 22h30 lieu de 16h30, horaire annoncé par l’agence de tourisme.. La douane étant probablement fermée, notre sortie du Pérou sera impossible ; nous dormirons donc à Santa Rosa.
A 17h30, il fait nuit noire.
La voute céleste de l’hémisphère sud est splendide mais ne m’est pas familière car il n’y pas l’étoile polaire.
Sur tribord, pendant une heure, un orage crée un magnifique spectacle pyrotechnique en éclairant le dos de gros nuages, hauts dans le ciel (des cumulus, probablement). Pour rattraper le retard, notre bateau file maintenant, tous feux éteints (?) à pleine vitesse dansla nuit noire.

nuit
Nous n’avons aucun feu de navigation ( “naviguer sans être vu” semble être un mode de navigation local très couru)… Intérieurement, pas de lumière ; nous sommes dans le noir le plus complet et on continue à foncer sur l’eau : on se croirait sur un bateau rapide des forces spéciales. Le barreur ne voit rien. Il n’a aucun repère sur les rives et, bien sûr, pas de radar, de carte, ni de compas/boussole. Pour éviter les arbres qui flottent, le timonier donne, chaque minute, un petit coup de projecteur devant l’étrave. Quand il y un risque, le barreur diminue l’allure, passe entre les arbres flottants et repart à pleine vitesse.
A 20h, le commandant rallume bizarrement ses feux de navigation. Je comprends. Nous nous préparons à faire une courte halte à San Pablo de Loreto (pour débarquer deux passagers) et, là, il y a une police fluviale. Un  de ses inspecteurs passe même à bord inspecter les bagages.
Nous repartons et accostons sur une rive boueuse à 00h30 à Santa Rosa. Le voyage “rapide”aura duré 18 heures au lieu des 9 annoncées.
La décision est prise de traverser le fleuve et de se rendre à Leticia pour dormir. Nous trouvons un passeur qui double le prix normal et nous dépose à Leticia, à nouveau sur un tas d’immondices.
On marche debout en silence et épuisés, on ne regarde plus où nous marchons jusqu à réveiller un conducteur de tuk-tuk  qui nous dépose dans un hôotel à 02h du matin.
Nous repartirons demain au Pérou faire les formalités de sortie du pays.
Quelle aventure…

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4 Comments

Filed under On the Amazon - Between Peru and Brazil, Uncategorized

4 responses to “Les petits pépins continuent … mais la vie est belle

  1. J’apprécie ton récit qui me fait fait revivre l’aventure de notre voyage en pirogue, il y a 45 ans, entre Leticia et Iquitos. Une journée de chaleur accablante! Malgré mon chapeau, mon front a pelé à cause de la chaleur accablante et du soleil brûlant. De bons souvenirs malgré tout!

  2. De Leticia à Iquitos en pirogue! Ça me semble un exploit surhumain. Heureuse d’avoir de tes nouvelles Huguette.
    Quant à moi… je pèle encore…

  3. Gene Hull

    Ah… the intrepid and lovely French madmoiselle writes againin the secret code known only to French-speaking peoples.?

    Date: Tue, 20 Sep 2016 21:28:16 +0000 To: genehull@msn.com

  4. Gene, this is the French version written by my friend Yann. My own version and point of view has and will appear in English.

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