Monthly Archives: October 2012

Sillustani la sublime

Sillustani, Puno, 23 septembre 2012

Personne ne vient à Sillustani.  En tout cas, certainement pas le dimanche.  Lieu de sépulture pré-inca perdu entre Puno et Juliaca, où on ne fait le détour que si le temps le permet.  Mais du temps nous en avions jusqu’au vol Juliaca-Arequipa qui ne part qu’à 5:00.
Le soleil andin a brûlé la fraîcheur du matin et il fait presque chaud sur le sentier menant au plateau de Sillustani.  Un alpaga de bonne grosseur broute paisiblement le long du chemin, pas que l’herbe soit abondante, à peine une broussaille desséchée dont il semble malgré tout se délecter.  Il prend à Gilles l’idée de lui faire un câlin, ce que la bête est loin d’apprécier: elle lève la tête du festin si rudement interrompu, esquisse une grimace dédaigneuse et expulse par le nez un jet….de morve? …de salive?  C’est tout comme, et c’est à peine si Gilles a le temps de se reculer à temps pour éviter de se retrouver avec la bouille détrempée du Capitaine Haddock dans
” Tintin et le temple du soleil”.

Le nôtre “crachait” par le nez, je le jure!

 

“Tintin et le temple du soleil”: le lama cracheur

Le llama et l’alpaga qui crachent, ce n’est pas une légende.

Au sommet du plateau couronnant la presqu’île de Sillustani on se retrouve entouré, à 4 000 mètres d’altitude, par les eaux d’un bleu profond du lac d’Umayo dans lequel se réflètent les silhouettes des sommets andins et de nuages qu’on dirait flotter à leur surface, ombre fantômatiques.

Sillustani-Lac d’Umayo


La pierre de l’Intihuatana est le premier monument à nous accueillir.  Intihuana voudrait dire “lieu où le soleil est attaché ou encerclé” et cette pierre gravée d’inscriptions, depuis longtemps effacées par les Espagnols qui y voyaient des signes maléfiques, aurait servi, croit-on, à l’adoration du soleil ou à son observation.
Un phénomène naturel des plus singuliers donne le ton au site et à sa qualité de mysticisme, de ferveur, de solitude et de silence.  Au-dessus de nos têtes, le soleil dans un ciel indigo est encerclé d’un halo aux couleurs de l’arc-en-ciel, dont la perfection circulaire et irisée vient colorer chacune des cinquante ou quelque tours funéraires (chullpa) dans lesquelles dormaient, tout près du ciel, les défunts momifiés d’une même famille, le visage tourné vers l’est où se lève le dieu-soleil et où renaît la vie.

Chullpas

Un arc-en-ciel autour du soleil


Les lieux les moins fréquentés ont souvent une magie bien à eux, à laquelle échappent souvent les plus célébrés.  Trop de touristes à Machu Picchu distraient du sublime des lieux.  Je n’aime pas le mot sublime, depuis que tout est devenu plus ou moins sublime.  Or le sublime pour Kant représentait ce qui est sans limites, une entité esthétiquement plaisante d’une immensité telle qu’elle en donne presque mal à la tête d’un trop plein de beauté.  Si Machu Picchu est belle et sublime, c’est d’un sublime qu’il faut partager et qui se retrouve dilué par le partage.  Mais Sullistani est tout simplement sublime.

Nous sommes quelque peu retourné à la réalité en laissant dernière nous cette lumineuse nécropole:  longue attente à l’aéroport de Juliaca, arrivée de nuit dans la grande ville qu’est Arequipa et retour à l’urbanisme et à l’architecture espagnoles des places d’armes, églises et couvents, puis long périple jusqu’à Yanque, au bord du canyon de Colca qui ne daignera pas se montrer à nous sous le soleil.  Paysage aride entre les Andes et la Cordillière au-dessus duquel planent les condors et se blotissent, frileux, des villages perdus au fin fond du canyon.

Le río Colca

Le village de Pinchollo perché au bord du canyon

 

El condor pasa

Les glaciers restent présents à l’horizon et au-dessus d’eux le soleil semble rarement se voiler, mais un ciel plombé s’obstine à donner au paysage un aspect à la fois sinistre, grandiose et menaçant.

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Cusco

18-19-20 septembre

Je ne sais trop pourquoi j’imaginais Cusco comme un village crasseux aux ruelles pentues où il fallait biberonner du thé de coca à longueur de journée pour se soulager du “soroche” (mal de l’altitude) et digérer les patates qu’on nous servirait à chaque repas,  À la descente du train, l’aspect de la ville n’était pas prometteur, mais une fois traversés les faubourgs, nous nous sommes retrouvés au centre d’une ville coloniale splendide, bâtie sur les fondations toujours visibles de l’ancienne capitale des Incas.

Cusco et la Plaza de Armas

Fondations d’anciens édifices incas dans une ruelle de Cusco


Dans un état d’émerveillement ininterrompu, nous avons arpenté la ville de long en large et de haut en bas, d’églises en musées, de marchés en places et sites archéologiques, je pense même que nous avions tous les quatre la bouche légèrement entrouverte.  N’était-ce des fumées d’échappement de véhicules vétustes, l’air aurait en permanence une qualité de fraîcheur quasi-pétillante et énergisante à la fois.  Ce qui ne nous empêchait pas de rentrer à l’hôtel fourbus à la fin de ces journées entrecoupées de shopping intense (ma soeur, et avec un succès certain dois-je ajouter) et d’attendrissement à 2 soles la photo devant la grâce doucement laineuse des bébés alpagas et des bébés  humains aux joues rouges, les uns comme les autre coiffés de bonnets andins.  

Bonnets andins

Nous avons sillonné la région dans un taxi hélé au passage sur la Plaza de Armas et qui nous a menés, pour 100 soles (environ 40$), des ruines de Pisac à celles cyclopéennes de Sacsayhuaman, traversant d’odorantes forêts d’eucalyptus.  Blotties contre les flancs des montagnes et au bord des champs en terrasses s’éparpillent de petites maisons en torchis, coiffées de toits de tuiles.  On croirait des villages-jouets se découpant contre un ciel très bleu et la toile de fond d’un paysage irréel, massif et rassurant de montagnes qu’on dirait peintes à l’horizon, puis estompées par une efface géante en tons dégradés d’ocres et de roses.  Cette toile de fond pourrait être celle d’un diorama particulièremen réussi.  De l’ombre d’une vallée encastrée, on émerge dans une coulée d’or en fusion s’insinuant dans un espace soudainement ouvert et, en montant vers Pisac, ce même soleil joue contre les toisons d’une centaine de moutons qui nous encerclent sur le chemin du bercail.  Dans les ruines de Pisac, le son grêle d’une flûte andine, venu d’on ne sait où, se répercute contre les murailles d’ocre brûlé, du même ocre que les montagnes environnantes.

Pisac

Abelino , notre chauffeur, nous ramène à Cusco vers les six heures et, dans un état de quasi-euphorie, nous arrondissons généreusement la somme négociée bien au-delà de celle demandée à l’origine.  Cet homme a démontré un patience exceptionnelle à l’égard de nos contemplations prolongées.
Mais pour en revenir aux pommes de terre péruviennes, les chefs locaux ont admirablement su adapter les produits du terroir à une cuisine moderne et raffinée: cuy (cochon d’Inde), alpaga, truite et quelques unes des milliers (dit-on) de variétés de pommes de terre se retrouvent dans nos assiettes sous les déguisements les plus inventifs.  Bref, la gastronomie péruvienne est de classe mondiale et chaque repas est une fête.

Des pommes de terrede toutes les formes et de toutes les couleurs

Le 21 septembre – À bord de l’Andean Explorer de Cuzco à Puno, lac Titicaca

On se penserait sur l’Orient-Express.  Mêmes wagons aux murs lambrissés, fauteuils vieillots, petites lampes d’atmosphère et nappes damassées.  Et le Pisco Sour à dix heures du matin.  Ouf, la journée va être longue.  À peine eu la chance d’admirer le paysage depuis notre départ à 8:00.  On m’a reproché de ne pas écrire, mais pour écrire il faut être seul, et seule je ne suis pas.  Quoique ces dix heures de trajet m’ont  permis de récapituler quelques un des points saillants des derniers dix jours.
Vers une heure, le train s’arrête à 4 630 mètres, sur l’altiplano de La Raya.  Lumière intense des hautes altitudes sur les pentes ocres, vert-de-gris, sable et cuivre oxydé grimpant jusqu’aux sommets anthracite coiffés de neige des Andes.  Ce sont, reproduits ã l’autre bout du monde, les paysages de l’Himalaya.

L’altiplano de La Raya

La coopération des artisans locaux descend sur nous comme des mouches sur un pot de miel: tricots d’alpaga bon marché, bonnets à vous donner un air d’abominable homme des neiges, llamas, oursons d’alpaga et divers colifichets.  Ils semblent désespérés, le train ne passe que deux fois par jour et les passagers ne sont pas acheteurs.  Les prix baissent de façon ridicule tandis qu’on nous poursuit jusque sur le marchepied du train.  Ceux qui ont opté pour l’opportunité photo ont plus de chance: comment hésiter à croquer une paysanne en large jupe et haut chapeau de feutre menant au pâturage son llama aux oreilles enrubannées?
Pendant dix heures, un paysage de plus en plus plat malgré l’altitude, et de plus en plus monotone alors que les sommets s’aplanissent à l’horizon.  À l’occasion, la distraction des ruines d’anciens murs en briques d’adobe ou d’un troupeau où fraternisent vaches et moutons, llamas et alpagas broutant de peu appétissantes touffes sèches de “paja brava”?
À 4:45, dernier arrêt avant Puno: Juliaca, d’un tout autre aspect que les villes et villages  coquets et astiqués visités jusqu’à maintenant.  Le train passe en plein milieu du marché de Juliaca: de celui de la ferraille,  des pièces d’automobile et des vélos à celui des teintures, fleurs, herbes, guitares et coiffeurs.

Les rails en plein milieu du marché de Juliaca: quand le train passe, on enlève les étals!

Tous ces petits commerces poussiéreux regroupés à la manière de corporation médiévales.  Disons que les charmes de Juliaca laissent pantois.

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De Mexico City à Machu Picchu

Du 11 au 21 septembre

Mexico City
Ça me fait tout chose d’atterrir à Mexico, la ville qui s’étend sans fin aux confins de tous les horizons et qui me semble toujours la même et si différente à la fois.  Vue du haut des airs, Mexico semble propret, ordonné, constellé de maisons pimpantes, fraîchement peintes, de jardinets et d’avenues bordées d’arbres.  Guatemala City aussi, vue de cette altitude,  a meilleure mine et pourrait sembler un modèle d’ordre, alors qu’il n’en est rien.  Tiens, ces quartiers qui s’étendent près de l’aéroport n’existaient pas il me semble.  Au loin des gratte-ciel, Mexico est devenue une ville moderne, et pourtant je me sens “emocionada” aux approches de Mexico, par sa lumière voilée par le smog, un peu moins dense aujourd’hui, mais encore trop dense pour laisser le Popocatepetl faire son apparition.

Atterrissage à Mexico City

L’aéroport n’est plus depuis longtemps cette baraque rudimentaire où on vous offrait du café, de la tequila et des bonbons tipicos.  Starbucks, Mac,  Ferragamo ont pris la relève, mais le nouvel aéroport a conservé une vague odeur familière et indéfinissable (ça pourrait bien étre celle du désinfectant…) qui, plus que tout, me ramène au vieux Mexico que j’ai tant aimé et qui m’a irrémédiablement conquise à l’Amérique latine.

Lundi, 17 septembre – Machu Piccchu
Le train entre Machu Picchu et Poroy longe la rivière Urubamba et ses flots turbulents.  Hasard heureux, on nous a alloué les premiers sièges avec vue sur les rails qui se frayent un chemin entre bambous et fougères.

Entre Machu Picchu et Cuzco

J’ai l’impression de conduire la locomotive qui est je ne sais trop où, peut-être derrière.
Le jour tombe. Dommage. Autour de nous, les débuts de la forêt amazonienne avec ses lianes, ses bosquets d’oiseaux du paradis et d’orchidées, ses envolées d’oiseaux bleus et, là haut les sommets en lame de couteau des Andes s’enveloppent de voiles de brume. Dans quelques minutes, il fera nuit.

Nous avons vu le jour se lever ce matin, les rayons du soleil se dardant un à un, distincts et obliques sur la grande place céremoniale de Machu Picchu qui a graduellement passé de la grisaille nocturne au vert.
Les paroles du guide, ses accomptes de légendes et haut faits incas m’échappent et m’indiffèrent quelque peu.

Lever du soleil sur Machu Picchu

Je préfère me perdre seule entre les vieilles pierres et laisser libre cours à mon imagination.  D’ailleurs j’ai lu quelque part qu’à peu près tout ce qu’on sait des Incas, légendes et hauts faits, peut-être été inventé pour impressionner les Espagnols qui en ont fait la transcription, auraient à peu près autant d’authenticité qu’un traité sur l’Irak contemporain écrit par Dick Cheney à partir de biographies autorisées de Saddam Hussein écrites en arabe.
Je suis venue à Machu Picchu, entre autres pour l’escalade du mont Huayna Picchu (ou la jeune montagne en Quechua). J’imaginais une montée comparable,  compte tenu de mes capacités cardio-pulmonaires limitées et de l’altitude, à celle du Mont Everest.  Bon, j’exagère, mais le piton qui surplombe le site de Machu Picchu, tout en vertigineuse verticalité a de quoi intimider vu d’en bas.  On s’est bien bourré les joues de feuilles de coca et je ne sais trop si c’est la coca ou le désir de se rendre jusqu’au sommet, mais l’ascension s’est faite sans douleurs et essoufflements.  Miraculeuse cette coca!   Et dommage qu’il soit interdit de l’importer, que ce soit sous forme de feuilles, de thé ou de bonbons, ses vertus thérapeutiques seraient dit-on miraculeuses.

Au sommet du Huayna Picchu

Au sommet, la vue sur le site et le paysage dans lequel il est serti semble englober la création toute entière: montagnes et glaciers, rivières et profondes et vallées verdoyantes se ramifiant à perte de vue dans toutes les directions.  Tout cela valait définitivement l’effort.
Si Macchu Picchu reste sans doute l’un des sites archéologiques les plus spectaculaires au monde, en grande partie en raison de sa situation géographique et du talent inné des Incas pour incorporer harmonieusement leurs constructions à un environnement spécifiquement choisi pour ses valeurs esthétiques, il n’en reste pas moins que son architecture reflète une culture plus technocrate qu’artistique.  Les Incas auraient pu inventer l’art du dépouillement et du minimalisme.  Aucune sculpture, fresque, bas-relief ou ornementation mais un assemblage méticuleux de blocs gigantesques mathématiquement agencés en un ensemble géométrique d’une précision sans faille.  On ne pourrait glisser une feuille de papier entre ces blocs, assemblés sans mortier et par la seule cohésion de leurs surfaces s’épousant parfaitement.
En dépit de toutes les photos de Machu Picchu illustrant exactement le contraire, j’imaginais le site au sein du même environnent désertique que celui de la Vallée sacrée aux alentours d’Urubamba et Ollantaytambo, or Machu Picchu se situe exactement au point de rencontre du désert et de la jungle amazonienne, “a las cejas de la selva” ou aux sourcils de la jungle, dans une épaisse forêt pluviale de haute altitude dans laquelle la brume est à peine dissoute par de rares rayons de soleil.  De loin, ces sommets herbeux semblent idéals pour un pique-nique, mais leurs flancs escarpés sont couverts de la végétation d’une jungle impénétrable.

Machu Picchu “aux sourcils de la jungle amazonienne”

En milieu d’après-midi, le ciel s’est ennuagé et c’est sous une pluie torrentielle que nous sommes retournés aux confort d’Aguas Calientes: Pisco sours et feu de cheminée.

L’une des cheminées de l’InkaTerra, Aguas Calientes

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