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De l’eau et du feu!

Antigua, Septembre 2012

Oui, bien sûr, saison des pluies oblige!  Quoique pas nécessairement.  Cette saison des pluies est restée, du moins jusqu’à récemment, remarquablement sèche.  Sèche à devoir arroser le jardin alors que se sont succédé les jours ensoleillés d’une canicula exceptionnellement longue.  Veinarde mon amie Martina qui prend la chance de venir me visiter en pleine mousson, d’autres s’y sont laissé prendre et se sont retrouvés à patauger dans des flaques qui semblaient ne jamais vouloir s’évaporer et enrichir leur patrimoine de parapluies et impers en plastique made in China qui durent le temps que dure une averse.

Encouragées par ce beau temps persistant, on s’est dit qu’on pouvait sans trop risquer oser une petite balade à la plage.

Évidemment, tout le monde sait qu’il suffit de passer la semaine à l’intérieur par beau temps pour qu’il se mette à pleuvoir le jour où on décide enfin de mettre le nez dehors.  La règle s’applique également à la plage.  De sorte qu’au jour dit, le ciel s’est ennuagé vers midi – mauvais signe – et que lorsque je me suis dirigée vers Antigua pour aller chercher Martina à son cours d’espagnol, il tombait déjà des cordes à n’y rien voir au-delà des essuie-glaces.  De très mauvais augure pour la route sujette aux inondations, glissements de terrain et autres catastrophes contrariantes.  Avec tous les ménagements, j’ai annoncé à notre jouvencelle qui se voyait déjà sur une planche de surf, qu’il valait sans doute mieux rentrer à la maison et remettre l’aventure au lendemain.  C’était ignorer l’aventure qui te guette ici au moindre détour.

Rentrer à la maison?  Nenni!  Il avait suffi des 20 minutes à peine qu’avaient pris l’aller-retour jusqu’à Antigua pour que les eaux torrentielles s’accumulent et qu’une inondation éclair transforme la route que je venais à peine d’emprunter en une mare aux profondeurs insondables, avec un bon petit courant pour ajouter du piquant.  En fait, pas si insondables ces profondeurs, puisque une voiture s’y étant risquée avait de l’eau jusqu’à la mi-portière.

La Calzada inondée

À chaque sortie, on refoule la circulation.  Aucune issue!  Enfin, aucune autre issue que de traverser la mare à pied en espérant ne pas devoir le faire à la nage.  On a laissé la voiture à San Bartoló, chargé les sacs à dos, enfilé les impers made in Chinaet moi une paire de vieilles  baskets tandis que Martina y allait en gougounes.  Elle s’est aventurée dans la mare d’un coup, presque à pied sec, tandis que je restais prudemment de l’autre côté.  La « berge » de l’autre côté était complètement submergée, tandis que de mon côté je pouvais encore sautiller d’îlot en îlot dans mes baskets qui faisaient déjà flish-flosh à chaque pas.  Je prenais de l’avance, tandis que Martina de son côté essayait de négocier l’absence de passage.  C’est là qu’elle a décidé de retraverser, dans l’eau jusqu’aux mollets jusqu’à ce qu’un nid de poule s’ouvre comme un gouffre sous ses pas et qu’elle se retrouve à quatre pattes dans l’eau sale avec son ordi et son téléphone intelligent.  Je cours à la rescousse, on essuie l’équipement avec les moyens du bord (ils sont saufs), vide son sac comme si c’était un seau et  continue notre équipée, essayant de figurer comment on va s’y prendre pour rentrer à la maison sans se noyer.

Mieux vaut en rire!

La police d’Antigua est venue à la rescousse, nous offrant galamment de monter à bord de leur véhicule qui, plus haut sur pattes que ma Subaru, arrivait à se frayer un chemin à travers l’intimidante pièce d’eau.  Aucune hésitation – en dépit de leur mauvaise réputation – sauf que oups! –  une des gougounes de Martina a été emportée par le courant.  Aucune hésitation, ils ont peut-être mauvaise réputation mais ils sont avenants!  L’un d’eux se précipite dans l’eau pour récupérer la gougoune baladeuse. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour une jolie fille?

La police d’Antigua à la rescousse

On est rentrées à la maison à pied sec, enfin pas si sec, l’air de réfugiées avec nos capuches et nos sacs à dos détrempés.

Avant goût de la plage, il y avait presque autant d’eau.

Mais c’est qu’on y est finalement arrivées à la plage, le lendemain après quelques détours.  Même qu’on y a mis trois heures au lieu de deux, après avoir patiemment suivi une procession de je-ne-sais trop-quoi occupant toute la route principale de Puerto San José, ce qui nous a permis de découvrir les beaux quartiers aux luxueuses villas à triple sécurité (on se serait cru à Beverley Hills), le port de pêche et de nous retrouver sur une propriété apparemment privée en plein milieu d’un troupeau de vaches qui n’en avait pas l’air troublé outre mesure.

Il n’y avait pas foule à El Paredon : à part nous deux, la gérante, deux Allemandes et les instructeurs de surf guatémaltèques, l’âge moyen de tout ce beau monde devait bien faire dans les vingt-quatre ans maximum.  Je me sentais un peu comme une mère de famille nombreuse et on attendait que j’aille me coucher, après quelques parties de gin rummy, pour sortir le pot!

Martina à la plage

El Paredon au couchant

À part ça, tout ce qu’il y a de plus tranquille El Paredon!  Une plage déserte à n’en plus finir qui doit bien aller jusqu’au Mexique, des hamacs, quelques chiens sympa (dont un délicieusement nommé Solovinó, décrivant la façon dont il a été  adopté : « Il est venu, c’est tout!  Solovinó! »), des paillottes sur pilotis et deux bungalows « de luxe » avec salle de bain alfresco où l’eau de la douche sort d’un tube en bambou et vous arrose en même temps qu’un jardin planté d’oiseaux du paradis et de fleurs de gingembre, des moustiquaires pour échapper au moustique vorace.  Et beaucoup de moustiques voraces et très décidés.

Notre paillotte

Le farniente, sauf pour Martina qui s’est levée aux aubes pour aller prendre une leçon de surf avant que l’orage ne frappe à nouveau.  Et il a frappé!  Pluie torrentielle avec un vent à déraciner les palmiers et à rendre la douche redondante (de toute façon, la salle de bain est tout autant sous la pluie qu’à la belle étoile, ça dépend des jours.  Puis tout a séché, le soleil est ressorti, puis plus tard une pleine lune dans un ciel sans nuage.  Une demi-heure plus tard, la pluie frappait à nouveau arrachant presque les portes de leurs gonds.  C’est ça la saison des pluies.

Au retour, c’était le Fuego qui faisait des siennes.  Au Guatemala, la nature s’assure que personne ne se plaigne de monotonie.

Fuego, le 3 septembre vers 23:30

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Mi Doritita

Antigua, Mardi le 4 septembre 2012,

J’étais peut-être la seule à l’appeler ainsi : mi Doritita, mi queridita, mi enanita!  Ces dernières année, elle s’était mise à se faire appeler Dorotea, ça faisait plus digne à son âge qu’elle disait.  Personne bien sûr n’a jamais voulu l’appeler autrement que Dorita, le nom lui allait à merveille, dorée qu’elle était de teint, de regard et de chevelure.

Dorita et moi, Finca Filadelfia, Antigua – Octobre 2011

C’était un peu ma sœur, un peu ma mère et certainement ma grande amie.  Une de celles qu’on porte toujours avec soi, une présence constante où qu’elle soit sur la planète et Dieu sait qu’elle était loin.  Mais elle ne manquait jamais à nos rendez-vous que ce soit au téléphone ou dans quelque aéroport où je la voyais arriver dans son costume de voyage, toujours de style vaguement safari, son sac Vuitton et sa blondeur « en coup de vent » comme elle le disait elle-même.  Puis on partait en cavale, c’est qu’elle n’était pas reposante, ni facile à suivre ma Dorita avec son énergie inépuisable.  Elle voulait tout voir, aller partout, veiller tard et écumer le monde à pied.  « J’ai tout l’hiver pour me reposer à Montevideo, toute l’éternité pour dormir! » disait-elle.

Elle s’est endormie pour de bon vendredi le 31 août 2012, vers les 19:00, alors qu’elle prenait sa marche quotidienne sur la Rambla qui longe le Río de la Plata à Montevideo.  Cette marche, elle avait dû la faire des dizaines de milliers de fois, elle adorait el mar, même si c’est au fond un estuaire dans lequel se mêlent eau douce et eau salée, son quartier de Pocitos, le petit port, le vent salin et surtout la marche rapide, il fallait presque se mettre au trot pour emboîter le pas.

Elle s’est endormie pour de bon après être allée au cinéma avec sa fille.  Cinéphile avertie, elle ne ratait pas un film et m’en faisait ensuite par courriel un compte-rendu et une critique détaillés.  Si Dorita avait aimé, c’est que c’était bon et elle avait toujours tout vu avant tout le monde.

Elle s’est endormie pour de bon alors qu’elle bavardait en marchant avec sa compagne.  Et c’est qu’elle aimait bavarder! Elle possédait une réserve inépuisable d’histoires et d’anecdotes.  On l’appelait Schéhérazade, c’est sûr qu’elle aurait pu tenir le sultan plus d’une nuit.  Des histoires de ses ancêtres, premiers gauchos juifs venus d’Odessa, en Argentine d’abord, puis en Uruguay, toute la généalogie de sa famille, de ses amis, de ses rencontres, avec un sens du détail émouvant ou cocasse, le tout empreint de cette teinte de réalisme magique typique des terres australes, qui n’est ni tout à fait magique, ni tout à fait réel, et sans laquelle aucune histoire n’arrive vraiment à te prendre aux tripes.  « Il faut que tu les écrives ces histoires Dorita, celle de l’Allemand grincheux et de sa fiancée showgirl brésilienne; celle des lettres d’amour jetées par une amie dans le Río de la Plata et récupérées par la police militaire; celle de ton père et de ta mère prenant le maté ensemble tous les matins, celles des frasques de tes frères… »  « Ah non, me répondait-elle, je suis trop paresseuse, je ne sais pas écrire. Je n’ai pas la patience, tu les écriras, toi!  C’est pour ça que je te les raconte. »

On s’était parlé en juillet et elle m’avait répété que son voyage au Guatemala en octobre dernier était pour elle un dernier voyage, qu’elle était venue me dire adieu.  Je ne voulais pas entendre ces mots, ma Dorita était increvable, ce n’était qu’un mauvais épisode dont elle allait se remettre et on se retrouverait quelque part encore une fois à s’évanouir de fous rires et à se crêper le chignon, gentiment tout de même.  Elle n’aimait pas être vieille, elle s’était mise à parler de la vejez, de sa vejez un mot qui jusqu’à récemment ne faisait pas partie de son vocabulaire.  Son corps la trahissait, sa mémoire la trahissait, je sentais qu’au fond d’elle-même elle était furieuse, même si elle le cachait bien.  Bouderies,  jérémiades et récriminations n’étaient pas de son répertoire et elle a toujours su faire contre mauvaise fortune belle figure.  Mais si, elle était furieuse, parce qu’elle était encore plein d’appétits et de curiosité.  Elle ne se lassait pas de vivre et elle ne voulait pas mourir à petit feu alors qu’il lui restait tant de pays à visiter, de gens à aimer, d’histoires à raconter, de plages le long desquelles déambuler, de spectacles à  apprécier, de tartes aux pommes à savourer, parce qu’elle avait aussi un sacré appétit et qu’avec sa petite cuiller assassine elle pouvait démolir tout ce qu’il y avait de comestible sur une table sans qu’on s’en rende compte et sans qu’elle perde une bribe de conversation.  Le surnom de cucharita asesina lui était resté.

Mais au fond elle savait et elle est partie comme elle a vécu. Sans traîner et à ses conditions en faisant ce qu’elle aimait.  Un dernier film, une dernière promenade, une dernière conversation, puis elle est tombée comme ça en pleine Rambla pour ne plus se réveiller, exactement comme elle l’avait voulu.

Et avec elle c’est un grand pan de ma vie qui s’est soudainement assombri, un livre dont on a tourné la dernière page, un cinéma qui vient de fermer ses portes.  Les images ne cessent de défiler, toutes heureuse et ensoleillées, parce que Dorita y figure.  Mon premier enfant qu’elle a bercé, les autres à qui elle a enseigné des comptines en espagnol durant un voyage mouvementé jusqu’à Gaspé.  Nos expéditions de shopping où je lui servais de mannequin, de portefaix et de conscience.  Nos virées à New York (entre autres durant la grande panne d’électricité d’août 2003, durant laquelle nous avons remonté soixante-dix rues à pied dans une ville  paniquée, croyant à une nouvelle attaque terroriste), à Paris, à Rio et à San Francisco, un périple à travers le Mexique dans la petite Volkswagen Caribe de notre amie Violaine , cinq filles bien tassées en petite tenue parce qu’il faisait une de ses chaleurs et les jambes de Dorita par-dessus les miennes parce qu’elle avait fait des achats et qu’il fallait bien les mettre quelque part et pourquoi pas là juste devant elle sur le plancher de la voiture?  Mes séjours chez elle à Montevideo ou les siens chez moi en Arizona, à Washington, à Montréal, ici à Antigua et où elle a séduit tout le monde et où on me demande constamment de ses nouvelles.

Mais tout ceci appartient désormais à un monde de souvenirs, à une collection à laquelle je n’aurai plus rien à ajouter sinon l’image impérissable de mon amie avec son infatigable énergie,  sa bonne humeur, son optimisme, ses fous rires qui lui faisaient monter les larmes aux yeux, son sens du plaisir, sa distraction légendaire et une immense générosité, sans limite quand il s’agissait de ses amis et de sa famille.

Dorita c’était tout ça et tellement plus qu’il me faudrait un roman pour lui rendre justice.  Mi Doritita qui a beaucoup aimé et à qui on l’a bien rendu.

À bientôt Dorita, je parie qu’on se retrouvera dans quelque aéroport un de ces jours, je te reconnaîtrai à ton tailleur safari et à ta blondeur « en coup de vent ».

La vidéo suivante a été prise par notre amie Perla le 22 décembre 2011, dans l’appartement de Dorita à Pocitos, Montevideo, Uruguay: http://www.youtube.com/watch?v=9qL7RTlkmAY

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Filed under Dorita, 31 août 2012